L'ERE DU VIDE
Auteur GILLES LIPOVETSKI
Editeur GALLIMARD
Collection FOLIO ESSAIS
Genre PHILOSOPHIE
Prix Prix Editeur: 40.00 FRF / 6.10
Prix Alapage: 38.00 FRF / 5.79

ISBN 207032513X Date de parution 0194
Nombre de pages 320 Poids 163 grammes
broché

Le Monde vous propose sa Critique :

Le 25 Octobre 1989

La politique en apesanteur Le déclin des idéologies, le recul du jacobinisme et le triomphe de l'individualisme expliquent pourquoi le débat semble tourner à vide

   Chantre de la " France unie ", M. Mitterrand aurait surtout été réélu par une France uniformisée. Idéologiquement pacifiés, les Français n'aspireraient plus qu'à un bonheur " pépère ". Dédaignant la politique et la chose publique, ils auraient même définitivement enterré le jacobinisme. Un comble en cette année de Bicentenaire !
    Pourtant, cette thèse est en vogue, comme en témoigne la multiplication d'ouvrages et d'articles de revues d'accord pour annoncer, selon le cas, la fin de l'idéologie, de l'Histoire, des valeurs collectives et même de la loi comme référence suprême.
    Si cela est vrai, cela mérite un peu d'attention. Ce tournant majeur, ce brouillage des repères traditionnels expliquerait que la politique paraisse aujourd'hui en état d'apesanteur.
    Que la " France unie " soit aussi une France idéologiquement uniformisée, cela ne fait guère de doute. Des sondages récents montrent que près de deux Français sur trois ne font pas de différence entre la gauche et la droite. Tandis que les socialistes découvraient les vertus du libéralisme économique, la droite se montrait fidèle à un certain interventionnisme. La tradition (le gaullisme) l'y pousse. Il en va surtout de sa survie électorale dans une France, estime François Furet, " ni vraiment à gauche ni vraiment à droite " et qui se veut désormais " à la fois pour le marché et pour la protection sociale (1) " .
    L'effondrement du communisme comme modèle de référence a davantage contribué à " désidéologiser " le débat politique que le recul du gaullisme. Le travail de sape entrepris par l'Archipel du Goulag et, avant lui, par des intellectuels comme Foucault (" Le marxisme est dans la pensée du dix-neuvième siècle comme un poisson dans l'eau, c'est-à-dire que partout ailleurs il cesse de respirer ") est aujourd'hui pratiquement terminé. Le marxisme comme logique infaillible de l'Histoire a vécu, mais sa disparition a créé un vide qui n'a pas été comblé.
    Car il était commode. Il permettait à chacun de se " positionner " et alimentait le débat politique au même titre que le libéralisme pur et dur dont la droite créditait à une certaine époque Mme Thatcher et M. Reagan. Ces deux pommes de discorde, quand elles resurgissent, le font sur le mode mineur. Elles sont devenues des épouvantails à moineaux. Voilà pourquoi la vie publique parait si atone, comme anémiée par la ferveur dont jouit désormais le libéralisme tempéré.
    Et voilà aussi pourquoi resurgit le débat sur la " fin de l'idéologie ", réactivé par l'effervescence sans boussole qui agite le monde politique.
    De la fin de l'idéologie
    à la fin de l'Histoire
    The End of Ideology est le titre d'un livre de l'Américain Daniel Bell, publié au début des années 60, à la veille d'événements qui allaient lui apporter un fâcheux démenti. De Berkeley à la Sorbonne, du Vietnam à l'Amérique latine, l'idéologie ne semblait pas précisément à l'agonie.
    L'est-elle davantage aujour- d'hui ? Comme pour le suggérer, la revue Commentaire, fondée il y a douze ans autour de Raymond Aron, a publié il y a quelque temps la préface d'une récente réédition de ce livre, préface dans laquelle Daniel Bell triomphe modestement. Les faits, désormais, ne lui donnent-ils pas raison ?
    Qui pourrait nier, par exemple, que la société américaine ait, comme il le répète, changé en profondeur : " Rétrécissement de la classe ouvrière industrielle, stag- nation du nombre des adhérents des syndicats et modification de la structure de classe de la société" ? Il est tentant de transposer cette analyse à la France, travaillée par les mêmes évolutions sociologiques, et d'expliquer, du même coup, pourquoi les querelles idéologiques s'y sont diluées dans un consensus quasi général, faute d'enjeux de classe aigus.
    De " la fin de l'idéologie " à " la fin de l'Histoire ", il n'y avait qu'un pas. Il a été franchi cet été par un fonctionnaire du département d'Etat américain, Francis Fukuyama, qui, en quelques pages publiées par la revue National Interest, peut se vanter d'avoir déclenché l'un des plus beaux tohu-bohu intellectuels de ces dernières années.
    Cet article intitulé précisément " La fin de l'Histoire ? " (2) (le point d'interrogation compte) tient en quelques mots : nous assisterions à la " victoire éclatante du libéralisme économique et politique " sur tous les autres systèmes qui prétendaient le concurrencer. Le débat politique, désormais, serait clos, rendu sans objet par le triomphe de la démocratie occidentale, sur le marxisme-léninisme en particulier, comme les craquements du glacis soviétique le rappellent quotidiennement.
    La thèse de Fukuyama, fortement imprégnée d'hégélianisme, a suscité un débat, qui n'en finit pas, aux Etats-Unis (Hegel voyait dans la victoire de Napoléon à Iéna la fin de l'Histoire, c'est-à-dire l'intégration par la conscience universelle des idéaux de la Révolution française).
    Cette (re)découverte de la Phénoménologie de l'esprit par le tout-Washington peut prêter à sourire (le débat lancé par le jeune Hegel fait un peur suranné), mais il faut reconnaitre que l'article de Fukuyama a aussi trouvé un écho à Paris. Commentaire, qui l'a publié en français, l'a fait suivre de prises de positions d'intellectuels et en annonce d'autres dans son prochain numéro. Comme si, à défaut de vivre la fin de l'Histoire, il était devenu urgent de scruter attentivement un horizon politique devenu lui-même passablement brumeux.
    Le recul
    du jacobinisme
    D'autant plus brumeux que l'Etat jacobin, qui servait de champ clos aux joutes idéologiques dont la France parait avoir perdu le goût, semble lui-même ébranlé, ajoutant à la perplexité des acteurs politiques : si l'armature jacobine de la société française diverge de sa forme bicentenaire, comment penser autrement la vie de la cité, c'est-à-dire la politique ?
    Le jacobinisme, entendu comme l'expression de la souveraineté indivisible de la nation, a été doublement corrodé. D'une part par ce que Laurent Cohen-Tanugi appelle l'" ordre infranational, celui de la décentralisation " ; d'autre part par le nouvel " ordre supranational, celui de la construction européenne " (3).
    Ce double phénomène a pris l'Etat en tenaille et a entamé sa superbe. Le sort des Français ne se décide plus seulement à Paris mais à Toulouse ou à Lille et, de plus en plus, à Bruxelles, à Luxembourg et à Strasbourg. On peut presque dire que le Parlement ne fait plus la loi.En tout cas qu'il ne la fait plus seul.
    Cet éclatement des lieux de décision a brouillé le paysage politique et ajoute à la confusion actuelle. Si la loi votée par le Parlement n'est plus souveraine, si l'Etat jacobin s'affaisse, où est le pouvoir ?
    Car la loi, manifestation intangible, depuis la Révolution, de la volonté collective, ne domine plus l'Etat. Un premier assaut lui a été donné en 1971 par le Conseil constitutionnel, qui a proclamé cette année-là qu'un texte voté par le Parlement ne peut contredire les principes sacrés figurant en préambule sur la Constitution, la Déclaration de 1789 en particulier. Depuis, l'autorité de la loi ne cesse d'être fragilisée par les arrêts que rendent ou menacent de rendre la Cour de Luxembourg, en matière économique, et la Cour de Strasbourg, dans le domaine des libertés.
    Le triomphe
    de l'individualisme
    Face à cette évolution, il est plus facile de crier au viol de la souveraineté nationale, comme certains au RPR, que d'analyser les conséquences pour la société française de cet ébranlement de l'Etat. Disons que cette atomisation des centres de décision devrait engendrer dans le futur des rapports de pouvoir davantage fondés sur la négociation, le compromis et le débat que sur la domination et l'autorité. Une autre révolution, deux cents ans après.
    La mise en sourdine des querelles idéologiques offre un terreau propice à la floraison de ces nouveaux rapports entre citoyens et institutions. Mais ces phénomènes, en dédramatisant la politique et en la complexifiant, éloignent celle-ci de l'électeur ; le débat idéologique et un Etat structurellement fort " théâtralisent " plus facilement la chose publique qu'un éclatement du pouvoir au profit d'entités pas toujours identifiables. D'acteur de la vie politique, le citoyen en devient facilement spectateur.
    Il n'en faut pas davantage à certains pour expliquer la montée de l'abstention politique (34 % aux élections législatives de juin 1988) ; pour expliquer aussi ce que Pierre Rosanvallon appelle un " effritement général des formes d'appartenance " (1).
    Cette désertion par les Français, des terrains politiques traditionnels semble durable. Elle correspondrait à ce que Gilles Lipovetsky identifie comme un stade " narcissique " de l'évolution de la société, évolution caractérisée, selon lui, par " la décrispation des enjeux politiques et idéologiques " et par " le surinvestissement concomitant des questions subjectives " (4).
    La " dissémination du social " et la " liquéfaction des repères " notées par lui (et par d'autres) iraient de pair avec une montée de l'hédonisme. Pour autant, il n'y aurait pas lieu de pronostiquer, face à ce triomphe des individualismes, le déclin des valeurs démocratiques. Cette " démotivation politique " s'accompagnerait au contraire d'une adhésion, peut-être molle, mais générale, aux règles du jeu démocratique. L'essentiel, si l'on comprend bien, serait sauf.
    Dès lors, l'asthénie politique des Français ne serait pas un signe de démission mais, au contraire, une preuve de maturité. A ne pas ajuster leur discours à cette nouvelle donne, les hommes politiques perdraient leur temps et seraient condamnés, pour longtemps, à moudre le vide.

LE GENDRE BERTRAND